Éditorial — Rood-Nedlon SEBASTIEN : Quand la justice parle une langue que le peuple ne comprend pas

 Éditorial — Rood-Nedlon SEBASTIEN : Quand la justice parle une langue que le peuple ne comprend pas

Le rapport 2024-2025 du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (CSPJ) vient, une fois de plus, mettre à nu les fissures profondes de notre système judiciaire. Il dresse un tableau alarmant d’une justice qui, au lieu de rapprocher l’État du citoyen, semble s’être retranchée derrière les murs opaques du formalisme et du privilège. Parmi les obstacles les plus criants, un fait saute aux yeux : la quasi-absence du créole dans un système censé servir le peuple haïtien.

Une justice étrangère à sa nation

Comment parler d’équité, quand la justice haïtienne continue de s’exprimer exclusivement en français, alors que plus de 80 % de la population s’exprime uniquement en créole ? Comment garantir un procès juste, quand le justiciable ne comprend ni les termes du jugement, ni les procédures qu’il subit ?

Ce décalage linguistique n’est pas une simple question de communication : il est le symbole d’une justice déconnectée du réel, où les mots deviennent des armes d’exclusion. La langue du pouvoir a remplacé la langue du peuple. Et dans ce silence imposé, le citoyen pauvre devient étranger dans sa propre patrie juridique.

Le droit, une affaire d’élites ?

Dans les faits, l’usage exclusif du français transforme la justice en un club réservé à ceux qui maîtrisent le jargon juridique. Les audiences deviennent des cérémonies où seuls les initiés comprennent le rituel. Le peuple, lui, observe — impuissant — des débats dont il ne saisit ni le sens ni l’issue. Le CSPJ le dit clairement : le langage juridique technique, souvent inintelligible, exclut indirectement la majorité des citoyens de l’accès à la justice.

À cette barrière linguistique s’ajoute une autre, tout aussi lourde : le coût des procédures. Entre les honoraires d’avocats, les frais d’enregistrement et les taxes multiples, la justice est devenue un luxe. Un privilège réservé à ceux qui peuvent payer pour être entendus.

Une loi oubliée, un peuple abandonné

Pourtant, la Loi du 10 septembre 2018 sur l’assistance légale devait corriger ces inégalités. Elle prévoyait un accompagnement gratuit pour les citoyens en nécéssité. Mais, cinq ans plus tard, cette promesse reste comme une lettre morte. Dans la pratique, l’État n’a jamais garanti aux pauvres le droit d’être défendus. Au contraire un moyen de maximer des profits à l'endroit de leurs poches constaté par plus d'un. 

Pire encore, certaines pratiques illégales, dénoncées par le CSPJ, aggravent la situation. Des parquets transforment des litiges civils en infractions pénales, pour aller plus vite — ou pour servir des intérêts. D’autres justiciables, découragés, contournent la loi et sollicitent directement le parquet, espérant une faveur ou un raccourci. C’est ainsi qu’une justice défaillante ouvre la voie à l’arbitraire et à la corruption.

La fin de la « cédule » : un recul historique

Le rapport déplore également la disparition progressive de la procédure de cédule dans les tribunaux de paix. Cette pratique, simple et gratuite, permettait à tout citoyen de saisir un juge sans avocat. Son effacement représente une régression majeure pour les plus démunis. Aujourd’hui, même pour réclamer un droit élémentaire, il faut payer — ou se taire.

Une réforme urgente : rendre la justice bilingue et humaine

Haïti ne pourra jamais construire un État de droit tant que le peuple ne comprend pas la loi qui le juge. Rendre la justice accessible passe nécessairement par une réforme linguistique : jugements traduits en créole, formation des magistrats à la communication populaire, campagnes de vulgarisation juridique, et surtout, reconnaissance effective du créole comme langue de la justice. Car tant que la justice parlera français alors que le peuple crie en créole, le fossé entre gouvernants et gouvernés ne fera que s’élargir.

 

Rood-Nedlon SEBASTIEN, Géographe Aménageur, Juriste, PDG Radio S-ROOD Fm

"« Quand le peuple ne comprend plus la loi, la loi cesse d’être un instrument de justice pour devenir un outil d’oppression. »"
— Rood-Nedlon SEBASTIEN
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