Les chiffres ne mentent pas, ils reflètent clairement la réalité. Selon le rapport trimestriel de la Mission intégrée des Nations Unies pour Haïti (BINUH) couvrant la période du 1ᵉʳ juillet au 30 septembre 2025, au moins 1 247 personnes ont été tuées et 710 blessées au cours de ce seul trimestre. Le rapport signale aussi au moins 145 enlèvements contre rançon, environ 400 victimes de violences sexuelles, et plus de 1 400 000 personnes déplacées à la date du 30 septembre 2025.
Ces chiffres ne sont pas des statistiques abstraites : ce sont des vies qui s’effondrent, des familles fracturées, des quartiers vidés, des écoles et des hôpitaux qui ferment leurs portes. Le diagnostic formulé par la BINUH est simple et terrifiant : la violence des gangs s’étend, gagne des régions rurales auparavant épargnées et transforme des axes routiers et des villes en territoires contestés.
Face à cette réalité, la question « Haïti est-il vraiment dirigé ? » renvoie à deux niveaux. Sur le papier, l’État existe : institutions, ministères, forces de sécurité, magistrature. Mais la direction d’un pays ne se mesure pas seulement à la présence formelle d’organes de l’État ; elle se mesure à la capacité à garantir la sécurité, la justice, et la continuité des services publics. Or, comme le rapport le montre, cette capacité est aujourd’hui gravement mise à mal.
Le second niveau est celui du monopole légitime de la violence : quand des acteurs armés non étatiques contrôlent des quartiers, rançonnent, enlèvent et imposent des règles par la force, le lien social et l’autorité publique se délient. Pire, le rapport et plusieurs analyses notent que nombre de décès surviennent lors d’opérations de forces de sécurité, révélant la double tragédie d’une sécurité délabrée et d’une réponse parfois aveugle et létale. Cette dynamique jette un voile d’illégitimité sur l’exercice du pouvoir ; un État qui tue massivement dans le cadre d’opérations « contre-violence » mais ne fournit pas de protection durable n’est pas perçu comme un dirigeant responsable aux yeux de sa population.
Que faire ? L’urgence humanitaire commande des réponses immédiates (protection des civils, corridors humanitaires, aides aux déplacés). Mais l’urgence politique impose une réflexion plus profonde : reconstruire l’autorité de l’État ne passe pas seulement par l’intervention d’acteurs externes ou par des opérations de sécurité ponctuelles ; elle exige une stratégie intégrée, justice indépendante qui juge les crimes commis par tous les acteurs, réforme et formation des forces de sécurité, relance économique locale, et rétablissement des services sociaux de base. Le rapport de la BINUH documente la gravité du problème ; il est un appel à sortir des réponses fragmentées pour imaginer une feuille de route nationale partagée.
Enfin, il faut parler de responsabilité partagée : les autorités nationales, les acteurs régionaux et la communauté internationale ont tous des rôles à jouer. Mais aucune aide, aussi généreuse soit-elle, ne stabilisera un pays si les institutions haïtiennes ne retrouvent pas la confiance de leurs citoyens, confiance fondée sur la sécurité, la justice et la transparence. Tant que des quartiers entiers échappent au contrôle de l’État, et tant que la violence reste la règle quotidienne pour des millions d’Haïtiens, parler de « direction » ne peut être qu’un pur simulacre.
En somme : Haïti est aujourd’hui gouverné dans la forme, mais sérieusement désorienté dans le fond. La trajectoire est claire : sans une mobilisation politique nationale et internationale qui place la protection des personnes et la réhabilitation des institutions au cœur de ses priorités, le pays continuera d’osciller entre résolutions affichées et effondrement réel. Le rapport de la BINUH le dit par les nombres, restons-en aux actes désormais.
Sources principales (chiffres cités) :
— Quarterly report on the human rights situation in Haiti, July–September 2025, United Nations Integrated Office in Haiti (BINUH).