L'affaire de Jovenel MOISE: une crise sécuritaire qui s’aggrave, une démocratie en attente et une justice qui peine à juger l’assassinat de son président

L'affaire de Jovenel MOISE: une crise sécuritaire qui s’aggrave, une démocratie en attente et une justice qui peine à juger l’assassinat de son président

Haïti s’enfonce dans une crise qui ne se résume plus à la seule question de l’insécurité. Alors que les groupes armés continuent d’étendre leur influence au-delà de la région métropolitaine de Port-au-Prince, le pays demeure privé d’élections nationales depuis 2016 et voit ses institutions confrontées à une fragilité persistante. À cette crise sécuritaire et politique s’ajoute une situation judiciaire particulièrement préoccupante : cinq ans après l’assassinat du président Jovenel Moïse, la justice haïtienne n’a toujours pas organisé de procès dans cette affaire, tandis que plusieurs suspects sont désormais transférés aux États-Unis pour y être poursuivis.

 

Dans un article consacré à cette affaire, Radio-Canada revient sur le parcours judiciaire de plusieurs personnes soupçonnées d’avoir participé à l’assassinat de Jovenel Moïse et sur leur extradition vers les États-Unis. Ce développement intervient alors que le dossier haïtien reste sans véritable dénouement judiciaire. Le président a été assassiné dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021, à son domicile de Pétion-Ville, alors qu’il était encore en fonction. Cinq ans plus tard, l’absence de procès en Haïti constitue un constat particulièrement lourd pour un État dont la première responsabilité devrait être de faire la lumière sur l’assassinat de son propre chef.

 

La situation sécuritaire contribue largement à cette fragilisation institutionnelle. Dans un bilan publié le 26 août 2026, Reuters, s’appuyant notamment sur les données du Bureau intégré des Nations unies en Haïti (BINUH), rapportait que plus de 3 050 personnes avaient été tuées au cours des six premiers mois de l’année et que plus de 21 000 personnes avaient perdu la vie depuis le début de 2022. Le même bilan faisait état de près de 1,47 million de personnes déplacées à l’intérieur du pays, tandis que les enlèvements et les violences sexuelles continuaient également de progresser.

 

Cette violence ne se limite d’ailleurs plus à la capitale. Le 24 août dernier, une attaque menée à Kenscoff, dans les hauteurs de Port-au-Prince, a fait au moins 47 morts et 22 blessés, selon les Nations unies citées par Reuters. L’attaque a également provoqué le déplacement de milliers de personnes. Pour les observateurs, cette expansion géographique de la violence complique davantage les efforts visant à rétablir l’autorité de l’État et à créer les conditions nécessaires à l’organisation d’élections.

 

Cette crise sécuritaire intervient dans un contexte institutionnel exceptionnellement long. Haïti n’a pas organisé d’élections nationales depuis 2016. Les différents gouvernements qui se sont succédé ont reporté les scrutins, notamment en raison de la détérioration de la situation sécuritaire. Reuters indiquait en août 2026 que le Conseil électoral provisoire avait fixé au 13 décembre la date du premier tour des élections présidentielle et législatives, avec un second tour prévu en février 2027. Toutefois, la tenue de ces élections demeure étroitement liée à l’évolution de la situation sécuritaire.

 

Cette absence prolongée de renouvellement électoral pose une question fondamentale sur le fonctionnement des institutions haïtiennes. Plus les élections sont repoussées, plus la représentation politique issue du suffrage populaire s’éloigne de la réalité institutionnelle du pays. Et plus l’insécurité s’étend, plus l’organisation d’un scrutin crédible devient difficile. Haïti se retrouve ainsi enfermé dans un cercle où la crise sécuritaire entrave le retour à la normalité démocratique, tandis que la faiblesse des institutions complique à son tour la reconstruction de l’autorité de l’État.

 

C’est dans ce contexte qu’il faut également comprendre la portée de l’affaire Jovenel Moïse. L’assassinat d’un président en exercice ne constitue pas seulement un crime contre une personne. Il représente une attaque contre l’institution présidentielle elle-même et, par extension, contre l’autorité de l’État. La réponse judiciaire apportée à un tel crime revêt donc une importance particulière, non seulement pour la famille de la victime, mais aussi pour la crédibilité des institutions et la confiance de la population dans la justice.

 

Or, cinq ans après les faits, le contraste entre les procédures menées aux États-Unis et l’état du dossier en Haïti est particulièrement frappant. Le 20 septembre 2026, dix-huit suspects liés à l’assassinat de Jovenel Moïse ont été transférés d’Haïti vers les États-Unis, où ils doivent faire face à la justice américaine. Selon Reuters, trente personnes ont été inculpées aux États-Unis dans le cadre de cette affaire et quatre hommes ont déjà été reconnus coupables en mai par un tribunal fédéral de Miami pour leur rôle dans le complot visant à assassiner le président haïtien.

 

Le ministre haïtien de la Justice, Patrick Pélissier, a reconnu que la procédure judiciaire en Haïti avait pris du retard. Selon les propos rapportés par Reuters, il a reconnu que, cinq ans après l'assassinat, la procédure haïtienne n'avait toujours pas abouti à la tenue d'un procès, alors que la procédure américaine avait déjà enregistré des arrestations, des poursuites et des condamnations. Cette situation est d'autant plus embarrassante pour les institutions haïtiennes que l'affaire concerne le plus haut représentant de l'État assassiné alors qu'il exerçait encore ses fonctions.

 

Le militant des droits humains Pierre Espérance a, pour sa part, qualifié le transfert des suspects vers les États-Unis de « honte pour la justice haïtienne », selon Reuters. Son propos traduit une critique profonde du fonctionnement du système judiciaire national : pour lui, un dossier aussi important devrait pouvoir être traité par la justice haïtienne elle-même, ce qui supposerait de renforcer ses moyens et sa capacité à conduire des procès complexes.

 

La coopération judiciaire internationale n'est évidemment pas en soi un échec. Les États peuvent poursuivre des personnes lorsque leurs juridictions disposent d'une compétence sur certains faits, et les procédures américaines concernant l'assassinat de Jovenel Moïse répondent à leur propre cadre judiciaire. Toutefois, le contraste devient difficile à ignorer lorsque la justice d'un autre pays progresse dans une affaire concernant l'assassinat du chef de l'État haïtien alors que, cinq ans après les faits, aucun procès n'a encore été tenu en Haïti.

 

C'est précisément à ce niveau que l'affaire dépasse la seule question criminelle. Elle met en lumière les difficultés d'un système judiciaire qui peine à traiter une affaire d'une importance nationale exceptionnelle. Si l'État ne parvient pas à faire juger, dans un délai raisonnable et dans le respect des garanties judiciaires, les personnes poursuivies pour l'assassinat de son propre président, la question de la confiance dans les institutions devient inévitable. Le citoyen ordinaire peut légitimement s'interroger sur les moyens dont dispose la justice lorsqu'elle est confrontée à des crimes qui ne bénéficient pas de la même attention internationale.

 

L'affaire Moïse apparaît ainsi comme le révélateur d'une crise beaucoup plus large. D'un côté, l'insécurité continue de provoquer des morts, des déplacements et des violences dans plusieurs régions du pays. De l'autre, les élections restent absentes depuis une décennie et leur retour demeure conditionné à une amélioration de la situation sécuritaire. Enfin, sur le plan judiciaire, l'État peine toujours à faire aboutir une procédure concernant l'assassinat du président qui l'incarnait au moment de sa mort. Ces trois réalités, prises ensemble, témoignent de la profondeur de la crise institutionnelle haïtienne.

 

La question n'est donc plus uniquement de savoir qui a tué Jovenel Moïse. Elle est aussi de comprendre pourquoi l'État haïtien n'a pas encore été en mesure de faire aboutir, sur son propre territoire, le procès d'une affaire aussi emblématique. Elle porte également sur la capacité des institutions à reprendre progressivement leurs fonctions essentielles : garantir la sécurité, organiser des élections, assurer l'indépendance et l'efficacité de la justice, puis restaurer la confiance des citoyens.

 

Haïti doit évidemment pouvoir compter sur le soutien de ses partenaires internationaux. Mais l'assistance extérieure ne peut pas remplacer durablement les institutions nationales. Une force internationale peut contribuer à la sécurité, une juridiction étrangère peut poursuivre certains suspects et la communauté internationale peut accompagner le processus électoral. À terme, cependant, la responsabilité de reconstruire un État capable de protéger ses citoyens, d'organiser des élections et de rendre justice appartient d'abord aux institutions haïtiennes.

 

L'assassinat de Jovenel Moïse restera donc un dossier emblématique de cette période de fragilité de l'État haïtien. Cinq ans après le crime, alors que des suspects sont désormais poursuivis aux États-Unis et qu'Haïti tente toujours de réunir les conditions nécessaires à de nouvelles élections, une question demeure au cœur du débat national : combien de temps encore l'État haïtien devra-t-il attendre avant d'être capable de rendre lui-même justice dans l'assassinat de son propre président ?

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